N°7     juin - juillet - août  2004

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  Dossier - Maria-Letizia Cravetto  
          Marguerite Duras  
         page 2 - Christophe Keromen
La Turquie

   page 3 - Amasavi
Petites et grandes chroniques

   page 4 - Christian Gatard
Une politique de santé dite "publique"

   page 5 - Laurent Léon
Passalibro

   page 6 - Paule Pérez
Sous le signe des images

   page 7 - Maria Letizia Cravetto
Marguerite Duras

   page 8 - Jean-Claude Vitran
Le point sur la légionellose, suite...

 

 

Un témoignage en forme de flash-back

Maria-Letizia Cravetto évoque son étrange rencontre avec Marguerite Duras. Cet article m’a fait songer à la longue lettre qu’adressa fictivement à Thomas Bernhardt, Djema Salem en 1989, « Lettre à l’ermite autrichien » (La table ronde), pour lui dire que son œuvre à lui était tellement exceptionnelle qu’elle avait une difficulté considérable à s’autoriser à écrire, après lui. Ne sommes-nous pas nombreux à avoir vécu cela ? La découverte du « Carnet d’or » de Doris Lessing en 1976 me fit le même effet. Ce que cherchait Maria-Letizia Cravetto c’était que Duras lise un texte d’elle et lui dise quelque chose. Qu’elle la reconnaisse comme auteur. Mais dans l’aventure cruelle et redoutable de la création, et de toutes les autorisations que l’on reçoit ou non, cela ne se passe pas « comme ça ». Lisez ce texte…

 

 

 

Le cadeau de Marguerite Duras.

Vingt cinq ans après.

 

 

“ La solitude de l'écriture c'est une solitude sans quoi l'écrit ne se produit pas, ou il s'émiette exsangue de chercher quoi écrire encore[1] ”. Comment partager la fascination - il serait plus exact de dire la violence – qu’exerce Ecrire, texte étrange et terrible? Telle a été ma question.

 

Lorsque j'avais lu: - On ne trouve pas la solitude, on la fait. La solitude elle se fait seule. Je l'ai faite[2] -, j’avais compris  que seule se rapportait à solitude,  et que, dans cette phrase, il y avait une contradiction. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que seule concernait Duras, et que tout à coup la considération du travail nécessaire pour parvenir à la solitude dont parle ici l’auteur s’est imposée à moi comme une évidence. Ainsi, encore une fois, j'ai oublié que dans toute évidence, il y a le mot vide

 

“ De tout temps le juif l'a su. C'est pourquoi il lui arrive de ne voir, dans ce mot, que le vide où celle-ci disparaît, que le trou;  gouffre ou abîme[3] " a dit si justement E. Jabès.

 

Mais par contre, pendant des jours, moi je me suis réjouie pensant que pour partager Ecrire, j'aurais commenté “ Personne ne peut la connaître, L.V.S., ni vous ni moi. Et même ce que Lacan en a dit, je ne l'ai jamais tout à fait compris. J'étais abasourdie par Lacan. Et cette phrase de lui: " Elle ne doit pas savoir qu'elle écrit ce qu'elle écrit. Parce qu'elle se perdrait. Et ça serait la catastrophe"[4] ”.

Je réfléchissais à ce passage et paradoxalement je ne considérais ni trou ni gouffre ni abîme. Je ne considérais que la question initiale : comment partager ?

Puisqu’à partir de cette interrogation, je voulais donner à voir à quel point le non-savoir est constitutif de l'écriture. Dans les œuvres de Duras l'écriture est comme un tissu, où s'entrecroisent des fils de chaîne – la vie et la douleur - avec des fils de trame : le non-savoir.

 

Dans Ecrire M. Duras dit : “(...) quand je lisais des critiques, la plupart du temps j'étais sensible au fait qu'on y disait que ça ne ressemblait à rien[5]”.

 

Cet objet - l'écrit - ne ressemblant pas à du connu, plonge les critiques dans le non-savoir. S'ils désirent comprendre, ils sont obligés de se perdre; ainsi ils rencontrent une possibilité pour approcher ce que M. Duras appelle “ la solitude initiale de l'auteur [6] ”.

 

La solitude initiale n’est que la conscience d’une expérience d’écriture qui mène du gouffre au partage. De sorte que les auteurs atteints par la nécessité d’accomplir ce passage se trouvent dans l’obligation de faire partager cette expérience, l'écriture qui sauve. Dans Ecrire Marguerite Duras dit : “se trouver dans un trou, au fond d'un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l'écriture vous sauvera [7]”.

 

Je voulais partager cette compréhension d’Ecrire et de Marguerite Duras. Et, petit à petit, sans vraiment y réfléchir, j'ai commencé à penser qu'il  était préférable que je raconte pourquoi et comment j'ai cessé de voir Marguerite.

 

Je l'ai vue de façon régulière pendant l'automne 1977. Tous les soirs au théâtre d'Orsay - le théâtre de Jean-Louis Barrault et Madeleine Renault - où elle assistait aux répétitions de L'Eden Cinema.

Soir après soir, elle sortait de la répétition, et elle demandait un coup de rouge. Puis s'exclamait : “je ne devrais pas boire! Oh..., je commencerai demain ”.

Elle donnait alors à lire à Claude Régy, le metteur en scène, ce qu'elle venait d'écrire.

Comme une retoucheuse, à chaque répétition, elle ajustait le tissu des mots à la voix, au corps des acteurs.

Elle avait une véritable passion pour l'actrice, Bulle Ogier, dont elle ne cessait de dire : “qu'elle est belle”.

Elle traitait l'acteur, Michaël Lonsdale comme un vieil ami.

Elle n’ avait pas encore donné ses notes à lire qu'elle s'exclamait : “dis-moi que c'est bon! ”

 

Je ne comprenais pas le ton avec lequel elle s'exclamait : “ dis-moi que c'est bon! ”

Je ne pouvais pas comprendre. J'étais prisonnière de mon désir. Je guettais le moment où il m'aurait été possible de lui demander de lire ce que je venais d'écrire.

J'avais terminé Le chant de la mort [8].

 

Des amis – M. D., M. M. et L. I. - m'avaient dit à quel point ils avaient aimé mon texte. Ils m'avaient répété que c'était de l'écriture, mais moi je voulais le savoir d'elle.

Comme si elle seule avait pu me rassurer.

C'est pour cela que j'avais voulu la rencontrer.

 

Pendant le printemps – donc bien avant Orsay et L'Eden Cinema - un soir j'avais fini par chercher et trouver son numéro de téléphone et je lui avais téléphoné - à dix heures du soir - pour lui avouer d'un trait que je ne pouvais plus vivre avec un fantasme : le fantasme d’elle.

J'avais vu le Camion. Le film avait été une révélation; il m'avait semblé que les images et les dialogues me rapprochaient de moi-même.

 

Elle avait dit : “   oui.

C'est ça! Retéléphonez moi quand vous voulez ”.

 

Je n'ai plus téléphoné.

J'ai attendu, sans savoir ce que j’attendais. Un jour toutefois Marcelle Marini m'avoua qu'elle n'osait pas faire lire à Duras l'analyse critique qu'elle venait d'écrire sur son oeuvre.

J'ai répondu à Marcelle : “t'en fais pas! J'irais voir Marguerite pour toi ”.

 

Avec l'excuse du texte de Marcelle Marini j’étais arrivée au théâtre.

Je dis à Duras que j'allais écrire sur le texte de Marcelle Marini, que je voulais son avis à propos de mon compte rendu.

 

Je m'en fichais éperdument, du compte rendu.

Ce n'était là qu'un prétexte.

Ce que je voulais savoir - et le savoir d’elle - était si mon écriture était de l'écriture.

 

Soir après soir, j'ai guetté le moment de demander à Marguerite de lire Le chant de la mort.

Je ne me rappelle pas la date, mais le moment oui.

Je ne me rappelle pas comment j'ai demandé; je me rappelle sa réponse: “ je ne peux pas lire! ”

 

J'ai éclaté en sanglots en m’exclamant : “mais pourquoi, dans notre génération on peut lire et écrire …..”

Marguerite m'a interrompue en disant : “ce n'est pas une question de génération; c'est une question de naissance ”.

 

Je n'ai rien compris à ses mots.

J'étais dans la douleur de l'incompréhension : je sentais qu'elle était inébranlable, qu'elle ne pouvait pas s'occuper de moi. Je ne comprenais pas pourquoi.

J'étais seule.

Seule à en pleurer sans honte, puisque je savais avec une certitude plus forte que ma douleur que j'aurais dû essayer de lire et d'écrire.

 

 

Si elle avait lu, elle aurait retardé le travail de deuil qui seul permet d'assumer la solitude initiante. Celle-ci permet à l'écriture de se re-frayer un chemin vers l'Autre : l'inconnu auquel le Moi dit Toi.

La Mère est l’inconnu auquel le Moi a dit Toi.

 

Cela frappe et demeure sans équivoque possible, lorsqu’on découvre le texte que Marguerite Duras a écrit, le 8 juin 1958, dans France-Observateur, presque vingt ans avant le soir où j'ai cherché auprès d'elle un substitut de mère.

 

"Lorsque je me suis trouvée devant ma mère, devant le problème qui consistait à faire rentrer ma mère dans un livre, je m'y suis reprise à plusieurs fois et, oui, j'ai cru que j'allais abandonner le livre et, souvent, la littérature même. Et puis, et puis, oui, c'est à cause d'elle que je me suis mis dans la tête de faire de la littérature, qu'il m'aurait été pénible de faire autrement. Je ne pouvais la résoudre qu'ainsi. C'est à partir de la passion que j'ai éprouvée à tenter de la résoudre que je me suis rabattue sur la littérature. C'est sans doute là ce que j'ai dit de plus vrai sur le goût que j'ai de passer par les romans pour m'éclaircir les idées. (...)

La difficulté consistait à faire de cette colère de ma mère contre le gouvernement, qui l'avait roulée, les choses, le monde, nous, ses enfants, une seule colère qui ne rende qu'un seul son. Et que ce son soit reconnu par tout le monde  comme le son que rend l'âme - puisque ce mot existe - quand elle a été frappée dans sa faculté essentielle, celle de l'espoir[9]".

 

Duras, lorsqu'elle écrit, ne déploie que la force aveugle – pulsionnelle - de l'écriture, celle qui se fout des obstacles (intellectuels) et contraint le Moi de l'écrivain et le Toi du lecteur à coexister dans l'incantation du présent fictif de la lecture.

Duras ne veut qu’aller au-delà de son expérience pour parvenir à partager la cruauté de la vie . Et donner ainsi au lecteur bouleversé la force et la merveille de sa présence.

 

 

Vingt cinq ans après, cette aventure m’apparaît entière et avec netteté dans sa réponse: “je ne peux pas lire.”

 

Comment aurait-elle pu répondre différemment ?

Aller voir, comprendre et me rassurer?

N'a-t-elle pas dit qu'écrire “c'est toujours la porte ouverte vers l'abandon. Il y a le suicide dans la solitude de l'écrivain[10] ”.

 

Il y eu du suicide dans la vie de Marguerite Duras. Sa façon de se suicider a été l'alcool.

A deux reprises elle en parle dans Ecrire.

D’abord elle dit : “la solitude, ça veut dire aussi: Ou la mort, ou le livre. Mais avant tout ça veut dire l'alcool. Whisky, ça veut dire [11]”.

 

Le vrai danger pour Marguerite n’est pas entre l’écriture et la vie.

Pour elle l'écriture est du côté de la vie, à condition d’avoir quitté l’alcool et d’être ainsi passée à travers la mort. Elle le dit très clairement.

Un livre est difficile à mener, vers le lecteur, dans la direction de sa lecture. Si je n'avais pas écrit, je serais devenue une incurable de l'alcool. C'est un état pratique d'être perdu sans plus pouvoir écrire.... C'est là qu'on boit. Du moment qu'on est perdu et qu'on n’a donc plus rien à écrire, à perdre, on écrit. Tandis que le livre il est là et qu'il crie qu'il exige d'être terminé, on écrit [12] ”.

 

Les deux dernières affirmations deviennent claires si on les paraphrase : - du moment qu'on est perdu et qu'on n’a donc plus rien à perdre, on commence à survivre.

Et le livre, comme l'enfant que la mendiante porte sur elle, crie de désir d’exister.

L'on écrit pour cela.

Pour lui donner la vie, et pouvoir ainsi recommencer à se perdre.

 

Comment Marguerite Duras, qui a dû composer avec le suicide pendant toute sa vie, aurait-elle accepté de lire Le Chant de la Mort ?

Et de voir de cette façon si une autre femme aurait dû se tenir tout le long de sa vie sur le bord du suicide, dans la perte, le non savoir, ignorant si son écrit pouvait devenir un corps séparé ?

 

Sans nous comprendre, désespérées et entêtées, nous n’avons parlé que de ce corps séparé. Et nos propos - vingt cinq ans après - se révèlent complémentaires

 

Alors que je demandais “mais pourquoi, dans notre génération on peut lire et écrire”, Marguerite Duras m'a interrompue en disant: “ce n'est pas une question de génération; c'est une question de naissance”.

 

Sans donner aucune précision, j’affirmais que pour les quelques femmes, qui ont quitté l’Italie vers les années soixante dix, avant les meurtres du terrorisme, survivre à l’effritement, progressif et inexorable, des idéaux avait signifié lire et écrire, c’est-à-dire transformer la compulsion à tomber dans le désarroi du vide, transmuer l'innommable attraction du vide en fascination pour l'Evidence.

Je n’ai répété que ça : passer de l'évidence au vide, à la peur du vide, au désir désespéré d'une présence, d'un visage, pire: d'une autre évidence.

 

Dans un poème du Chant de la Mort que j'ai titré N'être-naître [13], on lit:

 

“ A moi de choisir

l'espace

du désir - attendre

le VISAGE avec qui

la parole

est

accord

transitoire

qui nous mène

nous oblige

à partir

 

ainsi

quelque part - (tu m'entends ?)

aujourd'hui

peut NAITRE un

enfant, l'in-

fans... m'entends-tu? ”

 

Au cœur de la lutte pour passer de la déraison du malheur à l'écrit, il y a – pour moi -un désir contradictoire de n'être plus et de naître, de parler et de se taire, comme le souligne l’emploi du mot infans, nouveau né encore muet qui regarde le visage de sa mère.

Lors de l’enfance en effet, un visage capable de donner et de montrer en retour l’amour demandé aurait pu annuler cette contradiction, désormais fixée à jamais. De sorte qu’il n’ y a maintenant de réciprocité possible que dans le public invisible et anonyme. Le public permet à la naissance du livre de s’insérer dans la réalité, parmi les enfants à venir qui perpétueront de façon charnelle le lien entre  les générations.

 

Marguerite Duras a affirmé par contre que l’impossibilité de lire – l’impossibilité d’aller voir et de comprendre d’une façon précise, analytique, les désirs et les difficultés psychiques - est en réalité une question de naissance.

 

Dans Ecrire elle dit : “ C'est curieux un écrivain. C'est une contradiction et aussi un non-sens. Ecrire c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit. C'est reposant un écrivain, souvent, ça écoute beaucoup. Ca ne parle pas beaucoup parce que c'est impossible de parler à quelqu'un d'un livre qu'on a écrit et surtout d'un livre qu'on est en train d'écrire. C'est impossible. C'est à l'opposé du cinéma, à l'opposé du théâtre, et autres spectacles. C'est à l'opposé de toutes les lectures. C'est le plus difficile de tout. C'est le pire.  Parce qu'un livre c'est l'inconnu, c'est la nuit, c'est clos, c'est ça. C'est le livre qui avance, qui grandit, qui avance dans les directions qu'on croyait avoir explorées, qui avance vers sa propre destinée et celle de son auteur, alors anéanti par sa publication; sa séparation d'avec lui, le livre rêvé, comme l'enfant dernier-né, toujours le plus aimé [14]".”

 

De cette force inconnue qui s’impose, du livre – dit-elle - , il faut sans cesse se séparer pour transformer la perte d'unité en possibilité de continuer à exprimer le son que rend l’âme, la colère de la mère “frappée dans sa faculté essentielle, celle de l'espoir”.

L'écriture de Marguerite Duras, du plus profond de la perte, se fraye un chemin vers l’inconnu - auquel dans la toute première enfance le Moi aurait souhaité dire Toi – et clame le désir de mort, de tuer, de dire : tu es (tuer) “le livre rêvé, comme l'enfant dernier-né, toujours le plus aimé”. Ce soir là, je ne suis pas allée boire avec Duras. En la quittant, j'ai quitté l'espoir de trouver quelqu'un qui puisse me rassurer sur mon désir d'être écrivain. Lorsque par hasard j'ai revu Duras, j'étais sur la route qui devait me permettre d'assumer ma solitude.

 

A partir de cette route je peux affirmer –vingt cinq ans après - que ce soir-là, Marguerite Duras m'a fait – sans le vouloir - le plus grand cadeau qu'elle pouvait me faire.  

                                                                             Maria Letizia Cravetto.



[1] M. Duras, Ecrire, Paris, Gallimard, 1993, p.1.

[2]Ibidem, p.19.

[3]E. Jabès, La voix où elle s'est tue in Michel de Certeau, Cahiers pour un temps, Centre Georges Pompidou, 
1987, p.240.

[4]M. Duras, Ecrire, cit., pp.23-24.

[5] Ibidem, p.31.

[6] Ibidem.

[7] Ibidem, p.24.

[8] M. L. Cravetto, Le Chant de la mort, Préface de 
M. Deguy, Paris, Seghers, 1978.

[9]Cet article a été partiellement reproduit in Duras, 
Romans, cinéma, théâtre, un parcours 1943-1993
, Paris, Gallimard, 1997, p.1

[10] M. Duras, Ecrire, cit., p.38.

[11] Ibidem, p.23.

[12] Ibidem, p.27.

[13] M.L. Cravetto, Le Chant de la Mort, cit.,pp.46-47.
[14] M. Duras, Ecrire, cit., pp.34-35.

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