POUCE ET TETINE

Le problème du choix entre l’usage de la tétine ou de la succion du pouce est un problème récurent que cela concerne les  parents, les médecins, les pédiatres, les dentistes ou les orthodontistes.

 

La question sous-jacente est de savoir si l’utilisation de l’un ou de l’autre a une influence néfaste sur la croissance harmonieuse des maxillaires.

 

Il est incontestable que l’utilisation d’une tétine durant la première année de la vie a diminué d’une manière très significative le nombre de décès par mort subite du nourrisson.

Il est incontestable aussi que l’utilisation de la tétine facilite l’endormissement des enfants et apporte aux parents des moments de quiétude bien indispensables dans notre civilisation actuelle où les mamans n’ont pas toujours la possibilité trouver tout le temps qu’elles souhaiteraient consacrer à leur bébé.

 

Mais il faut savoir  que l’activité des muscles des joues et des lèvres  durant la succion entraine des déformations dans les trois sens de l’espace qui si elles ne sont pas trop importantes  pourront se corriger spontanément à l ‘arret de cette habitude.

Une étude publiée il y a une dizaine d’années en Suède démontre que son utilisation au delà de deux ans entraine une diminution de la communication et des acquisitions verbales.

Toutes ces données relèvent d’observations qui ont pu être faites durant environ un siècle et demi. Et cela fait des milliers d’années que l’enfant suce son pouce.

 

Progrès ou pas dans l’utilisation puéricultrice de ces inventions conçues au début de l’ère industrielle ?

 Bien évidemment les conséquences sur la croissance eumorphique de la face inférieure de la face ont fait l’objet de très nombreuses observations mais comme toute règle a ses exceptions on rencontre des enfants qui, malgré une succion prolongée du pouce ou d’un autre doigt, présentent une denture parfaite.

Les déformations osseuses sont en réalité la conséquence d’éléments multifactoriels qui vont interférer entre eux pour corriger ou aggraver les premiers symptômes dysfonctionnels. Ainsi une étude réalisée sur l’occlusion des petits chanteurs à la croix de bois montre que sur 62 enfants, seuls 8 présentent des déformations de l’occlusion dentaire nécessitant une prise en charge orthodontique. La bonne agilité linguale indispensable à la pratique du chant, associée à une respiration optimale nasale explique l’influence réduite de la succion du pouce puisque plus de 50% de notre échantillon continuait à sucer leur pouce bien au-delà de six ans.

 

Mais ne faut-il pas aller plus loin et analyser les conséquences psychologiques induites par le maintien d’habitudes de succion.

 De nombreux clichés échographiques in utéro  montrent que l’enfant découvre très tôt la succion digitale et durant son enfance il gérera seul cette partie de son propre corps.

A l’inverse, la tétine sera un corps étranger introduit par les parents ou les soignants que l’enfant intégrera au niveau psychologique comme une partie du monde lui appartenant.

 

Tétine usée, tétine perdue, là encore l’enfant sera dépendant dans l’obtention de sa satisfaction d’une personne étrangère, en l’occurrence les parents.

 

Ce système de dépendance me paraît être l’élément le plus important dans l’addiction à une activité procurant du plaisir, les conséquences dans le système éducatif de l’enfant peuvent être majeures.

Si nous souhaitons résumer : les habitudes de succion sont physiologiques jusqu’à l’âge de deux ans mais leur maintien  au-delà de cet âge les transforment en fonctions archaïques. La lente maturation neurologique qui permettra à l’enfant tout en constituant sa denture lactéale, d’acquérir la mastication unilatérale alternée permettant le passage de nutriments mous à des nutriments compacts, sera retardée voire ignorée.

 

La tétine devra avoir disparue dès l’âge de deux ans, le sevrage du pouce devant être réalisé avant l’âge de quatre ans. Cet abandon sera facilité au-delà de cet âge par le port d’un appareillage très simple qui changeant le message afférent qui arrive au cerveau permettra une transformation du message efférent. 95% de ces succions digitales sont des succions habitudes et ce protocole permettra un sevrage spontané sans frustration pour l’enfant et bien préférable aux protocoles  comportementaux nécessitant le remplissage de grilles ou alternent soleils et nuages (un sentiment de culpabilité risquant de s’instituer en cas d’echec). Pour les 5% d’enfants qui malgré la pose de cet appareil continueront à sucer le pouce, il faudra considérer qu’ils ne sont plus dans une succion habitude mais dans une succion nécessitée et que si le symptôme n’est pas forcément grave il est toujours significatif. Le psychologue ou le pédopsychiatre systématiquement consulté pourra effectuer un diagnostic différentiel entre un retard de maturation et un problème plus important d’origine psychologique.

 Dans ce cadre aucune tétine ne peut se prévaloir d’une action orthodontique.

Mon enfant a 6 ans, vient de rentrer au CP, il suce encore le pouce, que dois-je faire ?

 

V. BISROR : Ne vous inquiétez pas, à cet âge 95% des enfants qui présentent une succion digitale le font par habitude et le simple fait de mettre un appareil va modifier leurs perceptions intra buccales et leur faire abandonner cet objet transitionnel, facilitant le sevrage naturel de cette dysfonction.

 

Il est possible aussi d’utiliser un protocole comportemental qui demande à la fois des promesses écrites de renoncement aux habitudes de succion et la tenue d’une grille d’évaluation avec soleil  ou nuage selon les résultats obtenus quotidiennement. En cas de succès, on aura demandé à l’enfant de gros efforts et en cas d’échec un sentiment de dévalorisation et de culpabilisation risque de s’ajouter.

 

Le premier protocole sera systématiquement mis en place lorsque des déformations anatomiques importantes sont constatées, le second étant réservé aux enfants ne présentant pas d’anomalies de l’occlusion dentaire.

 

 

Et s’il continue à sucer malgré son appareil ?

 

V.B. : Si votre enfant continue à sucer un doigt avec son appareil ou à enlever l’appareil pour le faire cela voudra dire que nous ne sommes pas dans les 95% de « succion habitude » mais dans les 5% de « succion nécessité ». Cela n’est pas forcément grave mais toujours significatif et il faudra prescrire un bilan psychologique pour savoir quelle conduite adopter. Soit l’enfant est en cours de maturation et l’on peut sans danger insister sur la nécessité du port de l’appareil, soit l’enfant a trop de « problèmes personnels » à gérer et il est plus important de le laisser continuer cette habitude rassurante et différer le moment du sevrage. Cela permet en tous cas de poser un diagnostic différentiel entre « succion habitude » et « succion nécessité » et de prendre les mesures adéquates.

 

 

Mais la succion du pouce est-elle véritablement la cause des déformations dentaires ?

 

V.B. : Il est vrai que l’on rencontre parfois des enfants qui maintiennent la succion et ont une denture normale mais dans la plupart des cas la succion digitale est associée à des déséquilibres musculaires notamment lors de la déglutition qui sont à l’origines des déformations constatées. Il vaut mieux dans tous les cas de figures rééquilibrer les forces musculaires dans la zone orale le plus précocement possible afin que les premières dents définitives évoluent en bonne position.

 

Il faudra toujours s’assurer qu’il n’y a plus aucun biberon préparé par les parents soit le matin « pour qu’il n’aille pas à l’école le ventre vide » soit le soir « pour qu’il puisse s’endormir plus facilement ». L’enfant entendrait alors le message subliminal adressé par les parents : reste encore bébé, mon amour. Impossible alors à l’enfant d’abandonner ce mode de fonctionnement devenu archaïque à partir du moment où toute la denture lactéale est constituée.